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Présentation au rassemblement de La Ligue de l’Enseignement, Paris, mai 21 2008. Mesdames et Messieurs, Chers collègues de la Ligue de l’Enseignement et de la Fondation Evens, qui
sont les deux organisations avec lesquelles nous avons étroitement collaboré
ces dernières années. Les gens peuvent apprendre la paix ! Voilà en quoi consiste le
principe élémentaire de l’Education à la Paix. Les enfants et les adolescents
savent par expérience répétée ce que signifie faire la paix. Ils résolvent
quotidiennement une trentaine de conflits sans recourir à la violence.
Semblable prouesse ne laisse pas de surprendre dans un monde où l’on compte
près de 25 guerres ou conflits graves. Il n’en reste pas moins vrai que la paix est toujours construite par
des hommes et des femmes, elle n’est pas l’œuvre du ciel. Enfants et
étudiants témoignent chaque jour d’une aptitude à la pacification. Nos
programmes d’éducation à la paix ont pour objectif de consolider cette
tendance. Nous voulons les préparer au mieux à poursuivre ce mouvement de la
paix dans leur propre milieu, les inciter à prendre soin d’eux-mêmes, des
autres et de la terre qui les porte. En qualité d’éducateurs, nous n’édifions pas des
bâtisses, nous fourbissons des outils. Nous ne proposons pas aux enfants des
maisons toutes faites. Nous les équipons et nous les outillons pour qu’ils
édifient leurs propres maisons. Nous les poussons au dialogue. A partager
leur savoir, à éprouver leurs outils, à épanouir leurs talents et à sonder le
désir de la paix. Nous ne disons pas aux enfants ce qu’ils doivent penser.
Nous les aidons à penser par eux-mêmes.
Ensemble avec la Fondation Evens et la Ligue de
l’Enseignement, nous avons développé une version française de la « Peace
Factory » . La Fabrique de la Paix. Une Exposition interactive sur la
paix, les préjugés et la diversité. Nous sommes fiers et heureux de vous
présenter aujourd’hui cette exposition et nous espérons qu’elle circulera en
France dans les années prochaines. Monter une exposition sur la paix n’est pas
une simple affaire. Il est bien plus aisé de préparer une exposition sur la
guerre. Il suffit d’étaler une vaste panoplie d’uniformes, d’obus, de balles,
de fusils, de chars, de bombardiers, sans oublier les galons et les
médailles. Mais que peut-on bien montrer qui illustre la paix ? Nous avons compris que l’important n’était
pas d’exposer la paix comme un objet séparé, mais d’apprendre aux enfants à
agir la paix, à intégrer le souci de la paix dans leur existence quotidienne.
Aujourd’hui, nous aimerions vous présenter notre
organisation et la méthode de l’apprentissage interactif. Notre fondation
développe des projets dans les domaines de la paix, la diversité, la
résolution de conflit, la société multiculturelle et la démocratie. Nos
bureaux sont situés à Utrecht, dans une ancienne forteresse militaire, où
autrefois les nazis exécutèrent 140 membres de la Résistance hollandaise.
C’est sur ce site que nous avons édifié un Centre de
Commémoration pour le Futur. Nous y accueillons quotidiennement des classes
d’enfants et des adultes par milliers. Les expériences et les impressions des
visiteurs font l’objet de rapports de recherche, d’où nous tirons des
indications pour de nouvelles expositions. Dans le courant des 15 dernières années nous avons
développé une vingtaine d’expositions interactive aux Pays Bas et en d’autres
pays comme la Belgique, l’Allemagne, l’Espagne, l’Italie, l’Irlande du Nord
et la Russie. L’année passée nous avons présenté le Labyrinthe de la Paix,
bilingue (hébreu/arabe), à Jérusalem en coopération avec le Bloomfield
Science Muséum, également généreusement sponsorisé par la Fondation Evens. Les enfants visitent la
Fabrique de la Paix par groupes d’une trentaine. Une visite dure près de 75
minutes. Les enfants vont par paires et interagissent avec les tableaux
thématiques dûment outillés. Les élèves discutent et notent leurs opinions ou
suggestions dans une brochure. Cette brochure sert également de guide à
travers l’exposition. Par la suite, cette brochure constitue un point de
départ pour des activités d’approfondissement au sein de l’école. Il n’y a pas de guides
d’exposition. Les élèves aménagent leur propre parcours d’apprentissage et la
plupart des activités sont autocorrectives. Les instituteurs et autres
adultes jouent un rôle à l’arrière-plan. Ils sont là pour encourager les
élèves à se faire une opinion personnelle et à émettre des solutions. Nos expositions interactives
abordent des questions à l’échelle du monde. La violence et les conflits, les
droits de l’homme, les préjugés, le système du bouc émissaire et de nombreux
autres problèmes de société. Mais les élèves découvrent que toutes ces
questions sont tournées vers eux. Il est question de nous tous, de nos
préjugés, de notre chagrin et désespoir, de notre colère à l’endroit des
injustices dont nous faisons l’expérience quotidienne. Mais aussi notre
espoir, notre combat pour la justice. Notre aptitude à faire la différence et
notre aspiration à une vie libre.
Nous croyons que cela explique l’implication très profonde des étudiants
dans nos expositions. Dans la Fabrique de la Paix, on observe des jeunes de
14 ans issus de l’enseignement professionnel des banlieues d’Utrecht se
concentrer sur leur tâche pendant plus d’une heure. Les instituteurs sont
souvent surpris, agréablement surpris, par leurs élèves. Ils les voient
capables d’affronter de vastes problèmes d’existence avec une perspective
propre. Le soubassement théorique de
l’apprentissage interactif repose sur plusieurs notions. Un tel apprentissage
est une issue aux obstacles que rencontrent bon nombre d’enseignants. Comment
faire pour dynamiser l’apprentissage dans une classe diversifiée ? Nous
avons au départ une variété de paramètres ethniques, socio-économiques ainsi
qu’une hétérogénéité dans les styles d’acquisition de connaissance et les
talents innés. Notre réponse à ce problème
est : révisez vos moyens didactiques. Optez pour des activités et des
outils qui stimulent l’esprit, le corps et le cœur des élèves de manière à
enrichir le processus d’apprentissage. Les enfants qui accusent un
retard par déficience cognitive ou difficultés sociales et fréquentent des
écoles spéciales, sont très épanouis dans le cadre de nos expositions. Les
enfants peuvent travailler à leur propre niveau et cela les remplit de confiance.
Nous observons fréquemment que l’apprentissage dans la Fabrique de la Paix
est à la fois très sérieux et très plaisant. Faire la paix peut être une
source d’amusement et de joie.
A l’automne, un manuel pour les enseignants sera mis à
disposition sur le site web de la Ligue de ‘Enseignement. Ce manuel
comportera un bagage théorique ainsi que plusieurs modules didactiques et
activités de groupe qui forment un complément idéal à la visite de
l’exposition. L’exposition interactive
interpelle les élèves à différents niveaux. Les outils et le climat
d’apprentissage favorisent l’ouverture, l’autonomie, le plaisir et le respect
de soi et des autres. Le nom de « fabrique » renvoie à une approche
active. Des éléments visuels et les éclairages en restituent l’atmosphère.
Avec des enfants de 10 à 14 ans, il est possible de travailler sur trois
niveaux. Dans la Fabrique de la Paix nous incitons les enfants
à : -
Sonder leurs opinions -
Dévoiler leurs préjugés -
Analyser leur rôle dans la
violence de groupe -
Se questionner, questionner
les autres, l’histoire, la société -
Articuler leurs choix en
fonction de valeurs -
Créer des perspectives de paix
dans leur vie quotidienne - Se
familiariser avec la diversité propre aux sociétés multiethniques Dans la Fabrique de la Paix,
nous introduisons les termes suivants, spécialement conçus et adaptés à la
culture française et au contexte social : ·
Vrai ou faux ·
Fait ou opinion ·
Retire l’étiquette ·
Préjugés ·
Normal ou bizarre ·
Le pouvoir ·
Les conflits ·
Le bouc émissaire ·
Plaisanter ou agresser ·
Discrimination ·
La diversité ·
Le respect ·
Le regret ·
L’Egalité
La compréhension de la
diversité culturelle, de ses tensions et de ses enjeux constituent l’objectif
central de nos expositions. La mise au jour des préjugés est un instrument de
première importance dans l’éducation à la paix. Les préjugés ne sont pas des
faits. Un préjugé est une opinion. Nous jugeons les autres bien avant de les
connaître. Nous ne naissons pas avec des préjugés. Ils nous ont été
inculqués. Par nos parents, à l’école, par des livres ou la télévision. Vous
verrez comment des enfants abordent ces problèmes et parviennent à identifier
les préjugés. Ils apprennent à poser des questions et à mieux
comprendre. Nous n’adoptons pas une approche moralisatrice. Cela ne fonctionne pas.
La majorité des enfants connaissent par cœur les histoires sur le bien, le
mal, le mauvais. Ca ne sert à rien de le leur répéter jour après jour. Au
contraire, cela risque de nourrir leur indifférence. Notre approche consiste
à remonter aux origines du préjugé, à
aider les enfants à identifier son impact dans leur vie et à le démasquer. Un autre point très important dans l’Education à la Paix est de
comprendre l’origine du mal et de la violence. Nous confrontons les enfants
au phénomène du bouc émissaire. C’est un mécanisme presque irrépressible,
propre à la nature humaine. Il ne sert à rien de nier l’évidence, il faut
comprendre comment ce mécanisme violent se met en place et comment nous
pouvons le maîtriser. L’histoire du bouc émissaire
provient du livre du Lévitique. Une fois l’an, le peuple tenait une assemblée
et procédait à un rite d’expiation. Fautes et péchés étaient symboliquement
chargés dans la tête d’un bouc, lequel était par la suite conduit dans un
lieu aride, où l’attendait une mort certaine. Le peuple se sentait ainsi lavé
de ses fautes et la vie innocentée pouvait reprendre son cours. Le rituel
animal n’est plus en usage, mais il existe toujours des boucs émissaires. Lorsque les choses vont mal
dans une classe, dans un bureau, au parlement, dans une équipe de football ou
dans le pays tout entier, nous ressentons le besoin d’imputer la faute à
quelqu’un. Des sentiments d’hostilité prospèrent ainsi dans la société, dont
les minorités sont généralement la cible. Nous voulons que les enfants
comprennent le fanatisme, ses motifs et ses circonstances. Comment des
groupes de gens peuvent être des foyers de grande violence, quand bien même
les individus qui les composeraient seraient isolément pacifiques et
aimables. Dans la Fabrique de la Paix, les enfants examinent quatre
différents rôles dans la structure du bouc émissaire. Chacun a le loisir de
changer rapidement de rôle selon la situation. -
Le bouc émissaire ou la
victime -
Les agresseurs -
Les spectateurs -
Les résistants ou les
courageux Les enfants font quotidiennement l’expérience du bouc
émissaire. La plupart des enfants se tiennent à l’écart et tout se déroule sous
leurs yeux. Ils observent la situation très attentivement mais ils ont peur
d’intervenir. Ils craignent de devenir le prochain bouc émissaire. Certains
enfants opposent une résistance au phénomène. Ils ont souvent des idées quant
à la manière de sortir la victime du pétrin.
Les
visiteurs dans la Fabrique de la Paix font aussi la rencontre d’un bouc
émissaire amical, qui leur demande : « Avez-vous déjà fait
l’expérience du bouc émissaire ? Racontez-moi, que s’est-il
passé ? » Les enfants répondent par écrit et glissent leur petit
billet symboliquement à l’intérieur du bouc émissaire. Ils ont ainsi
l’opportunité d’exprimer leurs sentiments de dépit ou d’espoir. Sur un des
billets, une fille a noté ceci : « j’émets des signes secrets au
bouc émissaire, de manière à ce qu’il sache que je comprends sa douleur et sa
peine. » C’est un premier pas dans la solidarité. Nous pouvons
encourager cette fille à protester ouvertement et à aider la victime. Quelle est la clé du succès
des expositions interactives dans de si nombreux pays ? Et nous sommes
convaincus qu’il en sera de même en France. A partir de recherches qui ont
été menées dans les Universités de Utrecht, Moscou et Belfast, nous pouvons
avancer les conclusions suivantes. Les
élèves : -
Prennent du plaisir à
apprendre -
Apprennent à distinguer faits,
opinions et préjugés -
Evoluent dans leur attitude
face au phénomène du bouc émissaire -
Apprennent réellement dans
l’interaction avec leurs pairs -
Discernent des perspectives de
paix dans leur vie quotidienne -
Aiment « apprendre en
faisant » -
Elaborent et communiquent des
valeurs sociales -
Utilisent des outils
multi-intelligence A présent le résultat pour les
enseignants. Pourquoi apprécient-ils tant la Fabrique de la Paix et autres
expositions ? Les
enseignants : -
sont des
médiateurs et des partenaires dans le processus d’apprentissage -
coopèrent à la
recherche au lieu de transmettre de l’information -
prennent du
plaisir à enseigner à des enfants qui prennent du plaisir à apprendre -
sont plus épanouis
dans l’exercice de leur métier -
apprennent aux
enfants à penser par eux-mêmes -
élaborent et
communiquent des valeurs sociales -
exploitent tout le
potentiel humain dans la recherche de solutions -
signalent que le
processus d’apprentissage a un effet bénéfique sur le contexte social La conclusion finale est que la méthode
interactive : -
comporte différentes notions d’apprentissage adaptées à la diversité -
a une approche non moralisatrice -
propose des moyens novateurs d’autodidactisme -
a des effets positifs dans des pays livrés à des troubles sociaux
(violents) -
présente les problèmes de société comme un défi pour tous -
implique les élèves et les enseignants dès l’origine du projet -
inclut une méthode d’évaluation avec des objets clairs et positifs -
tient compte du groupe cible et du contexte local
Nous sommes très heureux de pouvoir
partager avec vous notre expérience dans l’éducation à la paix. Nous
remercions la Fondation Evens pour leur confiance et le soutien financier
dont nous avons bénéficié pour la réalisation de ce projet. Nous recevons
l’appui de tous les gens et de toutes les organisations qui n’ont pas
seulement un désir fervent de paix mais aussi la volonté résolue et les
outils qui pourront exaucer ce désir et le changer en une réalité. Nous vous remercions de tout
cœur pour votre « intention ». Utrecht/Paris Mai 2008 Jan Durk Tuinier and Geu Visser © Peace Education Projects E-mail: vrede@xs4all.nl |